« À la table des émotions » (4 | 2024)

Appel à textes 
Pagaille, «« À la table des émotions : manger dans la littérature et les arts », n°4, 2024 

Ce qua­trième numéro de la revue Pagaille souhaite s’inscrire au car­refour de deux champs de recherche con­tem­po­rains. Les Food Stud­ies d’abord, qui se sont imposées comme un champ d’études poli­tique, cul­turel et soci­ologique ces vingt dernières années, en s’intéressant à ce que nous man­geons, à nos modes de con­som­ma­tion, aux ques­tions de san­té publique, aux crises ali­men­taires, ain­si qu’aux liens entre nour­ri­t­ure et iden­tités dans nos sociétés indus­tri­al­isées. L’histoire des émo­tions ensuite, telle qu’elle s’est écrite depuis le début des années 2000, notam­ment sous l’impulsion des travaux de Bar­bara Rosen­wein, d’Alain Corbin, de Georges Vigarel­lo ou de Jean-Jacques Courtine. 

Manger ou mourir de faim, manger avec fru­gal­ité ou à l’excès, manger ou non de la viande, con­som­mer bio ou des pro­duits indus­tri­al­isés : dans la société occi­den­tale con­tem­po­raine, les injonc­tions et les posi­tions face à la nour­ri­t­ure sont mul­ti­ples, pas­sion­nées, con­flictuelles. Elles nous rap­pel­lent com­bi­en la ques­tion est poli­tique et sociale et con­voque un spec­tre d’émotions très larges, dont la lit­téra­ture et les arts se sont emparés.

Ce numéro de Pagaille souhait­erait ain­si inter­roger la manière dont les mis­es en scène d’aliments, les choix ali­men­taires, les façons de manger, la con­fec­tion des repas et les arts de la table en général s’offrent comme des lieux d’exploration de mul­ti­ples émo­tions, tant du point de vue de l’écriture (con­struc­tion des per­son­nages et des univers fic­tion­nels) que de la réception. 

Les propo­si­tions d’article pour­ront s’inscrire dans un ou plusieurs des axes suivants : 

  1. Scéno­gra­phie du repas : codes, rit­uels, conflits

La tem­po­ral­ité du repas, le moment de rassem­ble­ment qu’il per­met, offre aux écrivains une scéno­gra­phie idéale pour faire par­ler, faire se dis­put­er, faire rire, faire éclater et régler des con­flits entre les per­son­nages (Fes­ten de Thomas Vin­ter­berg, Juste la fin du monde de Lagarce, l’incontournable ban­quet final d’Astérix). Au théâtre notam­ment, les mis­es en scène de repas per­me­t­tent de rassem­bler (Les Fauss­es Con­fi­dences de Mari­vaux, Une noce de Tchekhov), voire de con­train­dre aus­si des per­son­nages à être ensem­ble (Don Juan ou Le Fes­tin de pierre de Molière). 

Le repas est aus­si un moment idéal de la fic­tion pour réfléchir aux codes cul­turels qui sont chargés d’une force sym­bol­ique de dis­tinc­tion sociale, créant l’impression d’appartenance ou non à une com­mu­nauté. On peut songer à ces scènes top­iques dont le ciné­ma ne se lasse pas : le transfuge de classe mis en dif­fi­culté par les codes soci­aux de la table bour­geoise ou aris­to­cra­tique (Titan­ic, Pret­ty Woman), l’étranger colo­nial­iste désta­bil­isé par un menu incon­nu (Indi­ana Jones et le tem­ple mau­dit). La gêne à table des­sine des iden­tités et com­mu­nautés qui sépar­ent les individus.

En quoi le topos de la scène de repas per­met-il aus­si de recon­fig­ur­er l’écriture des dénoue­ments ? La table peut ain­si don­ner lieu à des mis­es en scène spec­tac­u­laires de la vengeance (Titus Andron­i­cus, Bri­tan­ni­cusGame of ThronesMer­ci pour le choco­lat de Chabrol).

  • Charges émo­tion­nelles des ali­ments : goût, envie et dégoût

Manger avec plaisir, dans un sen­su­al­isme revendiqué, baf­fr­er (Gargamelle et les tripes dans Gar­gan­tua ; La Grand bouffe de Mar­co Fer­reri) ou ressen­tir un franc dégoût pour un plat, être frus­trés de ne pas pou­voir con­som­mer tel ou tel ali­ment ou au con­traire pouss­er le con­trôle de son appétit à l’extrême dans un ascétisme absolu : quelles atti­tudes la lit­téra­ture et les arts envis­agent-ils par rap­port aux ali­ments ? On pour­ra ain­si s’intéresser aux liens entre lit­téra­ture et sou­venir (la table opu­lente des Pon­teleone dans Le Gué­pard de Tomasi di Lampe­dusa), entre nour­ri­t­ure et régres­sion, nour­ri­t­ure et con­fort, nour­ri­t­ure et sen­su­al­ité, jusqu’à envis­ager la ques­tion du “porn food”. 

Du côté des lecteurs et des spec­ta­teurs, la représen­ta­tion de la nour­ri­t­ure sus­cite-t-elle le dégoût, l’envie, la gour­man­dise ? Choque-t-elle les sen­si­bil­ités, en trans­gres­sant des règles de bien­séance ? Ou à l’inverse provoque-t-elle une attente, un plaisir qui met en appétit ? Le spec­ta­teur au musée peut se trou­ver con­fron­té au dégoût face aux ali­ments en décom­po­si­tion des artistes comme Michel Blazy et Dieter Roth, ou au con­traire se délecter du Panier de frais­es des boisde Chardin. Le lecteur ou le spec­ta­teur peut pren­dre plaisir in absen­tia à la descrip­tion réussie d’un ban­quet plan­tureux (on peut songer aux romans de Jean-François Parot, par exem­ple), au spec­ta­cle de savoir-faire culi­naire exposé (La Pas­sion de Dodin-Bouf­fant de Tran Anh Hung). 

  • Inquié­tudes ali­men­taires : con­trôle et empêchement

Cet axe peut explor­er l’écriture des formes de con­trôle et d’empêchement face à la nour­ri­t­ure comme le jeûne, l’ascétisme, l’anorexie, la boulim­ie, venant exprimer l’angoisse (On était des pois­sons de Nathalie Kuper­man), le deuil (Je vais bien, ne t’en fais pas d’Olivier Adam), le refoule­ment d’un trau­ma­tisme (Biogra­phie de la faim d’Amélie Nothomb) ou la volon­té de repren­dre le con­trôle sur sa vie (La Végé­tari­enne de Han Kang). Ce serait l’occasion de réfléchir plus large­ment au genre de la lit­téra­ture de témoignage autour des trou­bles ali­men­taires. Cette maîtrise par l’aliment peut relever d’une pos­ture intel­lectuelle et philosophique, comme le stoï­cisme et l’épicurisme, voie pour con­stru­ire une vie heureuse, ou bien à l’inverse entretenir une frustration.

L’inquiétude ali­men­taire peut ren­voy­er aus­si aux écri­t­ures de la famine, de la cat­a­stro­phe écologique et du manque de nour­ri­t­ure (L’As­som­moir d’Émile Zola, La Faim de Knut Ham­sun, Entrez dans la danse de Jean Teulé, La Tombe des luci­oles d’Akiyuki Nosa­ka, Soleil vert de Richard Fleischer).

  • Nour­ri­t­ures et iden­tités, nour­ri­t­ure et politique

Les pra­tiques culi­naires définis­sent des iden­tités cul­turelles et sociales (La Graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche). En effet, la nour­ri­t­ure est par­fois le lien qui reste avec un pays d’origine dont on est exilé et per­met de don­ner forme à la nos­tal­gie, comme dans la pièce de théâtre Saï­gon de Car­o­line Guiela Nguyen. Les liens entre iden­tités cul­turelles et nour­ri­t­ure engen­drent mélanges et con­flits, sus­ci­tent des formes d’exclusion comme d’inclusion, comme on le voit par exem­ple avec la notion d’appropriation cul­turelle et les inter­ro­ga­tions qu’elle soulève dans le con­texte de la cui­sine (Mets et Mer­veilles de Maryse Condé). L’éthique de l’alimentation, les reven­di­ca­tions poli­tiques portées par la nour­ri­t­ure, que ce soit par le végé­tarisme, le végan­isme ou les grèves de la faim (Hunger de Steve McQueen), les crispa­tions et les pas­sions qu’elles engen­drent, sont autant de pistes fécon­des qui pour­raient être explorées. En quoi la nour­ri­t­ure peut-elle jouer un rôle cen­tral pour s’exprimer indi­vidu­elle­ment et col­lec­tive­ment ? Peut-elle aus­si être une entrée per­ti­nente pour penser les rap­ports entre les genres ?

On pour­ra aus­si s’intéresser à la place que tient l’arrière-cuisine dans la fic­tion, longtemps lais­sée dans l’ombre et qui, mise au pre­mier plan, per­met de révéler toute la puis­sance émo­tion­nelle de la fab­rique du repas, à l’im­age de Françoise pré­parant avec le plus grand soin son boeuf en gelée ou du mer­veilleux repas con­fec­tion­né par Babette dans la nou­velle de Karen Blixen.

Modal­ités de soumission :

  • Les propo­si­tions d’articles, de 500 mots max­i­mum, accom­pa­g­nées d’une bio-bib