“Marâtre nature” (1 | 2020)

Appel à textes

Pagaille, « Marâtre Nature. Quand Gaïa contre-attaque », n° 1, 2020

Dans un contexte de multiplication des phénomènes extrêmes causés par le dérèglement climatique, face à l’effondrement des écosystèmes et alors que la sixième extinction de masse a déjà commencé, on observe un début de prise de conscience, au sein de la société civile, de la nécessité de modifier nos comportements et d’alerter les pouvoirs publics. En témoignent l’Affaire du siècle, les marches pour le climat, les grèves scolaires initiées par Greta Thunberg ou encore les initiatives locales qui favorisent une économie plus « verte ». Depuis la fin des années 80, l’essor des humanités environnementales dans le sillage du spatial turn, avec l’écocritique, l’écopoétique, l’écosophie, la géocritique et la géopoétique montre que les sciences humaines se sont elles aussi efforcées de contribuer à une réflexion sur les liens entre l’homme et la planète. Le grand nombre de travaux et d’événements scientifiques récents sur ce sujet témoigne de l’urgence qu’il y a à se saisir de ces questions à l’ère de l’Anthropocène (pensons, par exemple, au projet Écolitt de l’université d’Angers, au site literature.green porté par l’université de Gand, au réseau interuniversitaire ZoneZadir, au colloque organisé sur le sujet à l’université de Sherbrooke en 2018, ou au dernier numéro de la revue Critique, « Vivre dans un monde abîmé »).

Pourtant, à rebours de certains paradigmes écocritiques actuels de réunification voire de symbiose entre l’homme et la nature, la littérature, les médias et les arts ont parfois mis en scène le fait que la Nature est tout autant capable de protéger que d’écraser de sa toute puissance la vanité humaine, de ramener à sa juste condition de petit mortel, d’être transitoire et faible, celui ou celle dont l’orgueil aurait enflé comme un bœuf. Du déluge purificateur aux plaies d’Égypte, de nombreux récits mythiques ont su construire l’image d’une nature capable de punir l’homme, de contre-attaquer. La nature apparaît alors comme une marâtre (« Ô marâtre nature », se plaignait déjà Du Bellay), une figure maternelle persécutrice avec laquelle se rejoue le mythe des origines et le roman familial décrits par la psychanalyse freudienne. Cet imaginaire de « marâtre nature » justifierait-il à lui seul l’ambition cartésienne de s’en « rendre comme maître et possesseur » par tous les moyens ? À l’inverse, serait-il une façon de rappeler à l’homme qu’il n’est qu’un rouage du système-Gaïa ?

Comment la littérature comparée peut-elle se saisir de ces interrogations ? Les appels récents visant à formaliser une écocritique comparée (Alain Suberchicot, Stephanie Posthumus) sont autant de signes de la tendance du comparatisme contemporain à prendre part à cette réflexion sur l’écologie en mettant en exergue les enjeux de la frontière dans la préhension de l’environnement. Que cette dernière soit linguistique, politique, artistique ou médiatique, elle informe la manière de penser la nature et son rapport à l’homme.

Pour ce premier numéro de Pagaille, nous aimerions réfléchir à cette conception de la nature, pensée non comme simple victime des sociétés humaines, soumise aux aléas des catastrophes écologiques causées par l’industrialisation massive, mais comme une force souveraine.

Loin de toute position d’arrière-garde, il ne s’agira aucunement d’appeler à un retour à une conception conservatrice et anthropocentrée de la nature, mais de s’interroger sur ce que la littérature et les arts disent du rapport des cultures humaines à l’environnement. En somme, de voir en quoi l’examen de la multitude – diachronique, synchronique, géographique, culturelle – des représentations d’une nature en pagaille, hors de contrôle, nous offre les moyens d’exhumer les structures de l’imaginaire qui ont fait, anthropologiquement, l’articulation des sociétés humaines à l’idée de nature.

Les propositions d’articles pourront s’inscrire dans un ou plusieurs des axes suivants.

La nature, mère cruelle
  • Nature, quelle nature ?

Les rapports entre l’homme et la nature ne sont ni monolithiques, ni univoques. Alors que la tradition héritée de l’humanisme et des Lumières avait laissé espérer que l’homme puisse s’extraire de la nature, le dérèglement des écosystèmes nous oblige aujourd’hui à reconsidérer l’opposition entre nature et culture, que l’histoire a érigée au rang d’évidence (e.g. Vincent Message). En quoi les objets culturels participent-ils de cette réflexion commune autour de ce qui fait ou non « nature » ? Quelles sont les frontières de la nature, ses bornes culturelles et ethnographiques ? Comprend-elle les animaux ? Le non-vivant ? Les roches ? Les virus ? Tout cela à la fois ? La nature de l’homme et ses inclinations sont-elles également une émanation de la nature ?

  • Le genre de la Nature

Dans une perspective écoféministe, on pourra s’interroger sur la représentation de cette nature féminisée en une figure maternelle vengeresse et sur les présupposés idéologiques qu’elle recouvre. À l’image de la figure de « Dame nature » qui offre une représentation naïve, candide et chaste de la femme, comment les incarnations de la « Marâtre nature » dans le champ artistique construisent-elles une image problématique des femmes, notamment dans la mise en scène des rapports de force qu’elle induit et qu’elle met au jour entre les genres ? 

Face-à-face et rapports de force entre l’homme et la Nature hostile
  • La Nature, destructrice de la civilisation

Quel rôle ont joué les récits d’aventures, qui placent l’humain into the wild et qui ménagent ainsi des face-à-face entre l’homme et la nature, dans la construction d’une nature hostile (e.g. Jack London, David Vann) ? Que dire de la représentation de la nature dans les œuvres de science-fiction apocalyptiques ? Peut-on envisager une représentation de l’anéantissement total de l’homme par la nature, que ce soit dans la littérature, le cinéma ou encore le jeu vidéo ? Existe-t-il des œuvres qui s’affranchissent des rapports et motifs topiques, enfermant la nature hostile dans des métaphores éculées (le déluge comme châtiment divin, la forêt comme métaphore sexuelle, etc.) ? Dans quelle mesure cette représentation menaçante de la nature renvoie-t-elle à une vision ethnocentrée ?

  • L’enfance, période privilégiée du rapport à la Nature ?

Ce face-à-face peut également évoluer en fonction des âges de la vie envisagés par les œuvres de fiction. Dans la littérature de jeunesse par exemple, des Contes de Perrault et des frères Grimm jusqu’aux récits plus récents d’Yves-Marie Clément, en quoi la nature apparaît-elle comme une force anxiogène, dangereuse pour l’enfant qui s’y attarde ou qui s’y perd, aux antipodes de la belle Nature, riche d’enseignements pour le jeune Émile qui y parfait son éducation ?

  • Approches politiques et engagement

Quelles sont les positions idéologiques et/ou politiques des auteurs décrivant une nature hostile (e.g. Edward Abbey) ? Dans quelle mesure sont-elles marquées par une époque, un régime politique ou un lieu spécifique ? En quoi l’engagement écologique d’un écrivain suppose-t-il l’élaboration de nouveaux styles d’écriture, d’une poétique renouvelée capable de dire le monde animal et végétal ? Les littératures environnementales traitant de la nature hostile débouchent-elles sur des actions concrètes (engagement politique, actions pédagogiques, démarches de vulgarisation) ?

Épistémologie de la catastrophe
  • Catastrophe et imaginaire

La catastrophe est-elle simplement naturelle ou relève-t-elle forcément d’un rapport à l’humain, inscrit dans les discours et les représentations ? Comment penser une épistémologie de la catastrophe, et comment s’envisage le temps de l’après ? Combien de catastrophes naturelles ont-elles été interprétées à travers un prisme axiologique – désastre de Pompéi, séisme de Lisbonne – faisant de la Nature une force vengeresse, punitive voire épuratrice ? Quel lien la littérature tisse-t-elle entre fatalité et catastrophe naturelle, en montrant un homme soumis aux éléments telluriques qu’il ne contrôle pas: sécheresses, inondations, cyclones, tsunamis, séismes (e.g. Graciliano Ramos, Jesmyn Ward, Emmanuel Carrère, Philippe Quesne) ?

  • Géographie de la catastrophe

Peut-on envisager des spécificités géographiques dans le traitement de la nature hostile et des catastrophes naturelles ? Des poétiques de la catastrophe surgissent-elles dans les régions particulièrement menacées par le dérèglement climatique (e.g. Maryse Condé, Patrick Chamoiseau) ? Comment les écrivaines et les écrivains fantasment-ils cette nature hostile et inquiétante, notamment dans les « mondes renversés » qu’ils nous donnent à voir, ces loci horribiles où « un aspic [peut] s’accouple[r] d’une ourse » et « un serpent déchire[r] un vautour » (Théophile de Viau, « Ode ») ? Comment la catastrophe naturelle devient-elle un moteur de la création littéraire ?

Modalités de soumission
  • Les propositions d’articles entre 3000 et 5000 signes, accompagnées d’une bio-bibliographie et de 5 mots-clés, sont à envoyer avant le 15 juillet 2019 au comité de rédaction de la revue : contact[at]revue-pagaille.fr
  • Les notifications aux auteurs seront envoyées à partir de la fin du mois de juillet 2019.
  • L’article (de 35 000 à 45 000 signes espaces compris) sera à envoyer avant le 1er décembre 2019 pour évaluation en double aveugle par le comité scientifique.
  • La publication du numéro est prévue en décembre 2020 sur le site de la revue.
Comité scientifique
  • Nathalie Blanc (CNRS)
  • Anne-Laure Bonvalot (Université Paul-Valéry Montpellier 3)
  • Chloé Chaudet (Université Clermont Auvergne)
  • Yvan Daniel (Université de La Rochelle)
  • Xavier Garnier (Université Sorbonne-Nouvelle)
  • Bertrand Guest (Université d’Angers)
  • Anne-Rachel Hermetet (Université d’Angers)
  • Françoise Lavocat (Université Sorbonne-Nouvelle)
  • Lucie Taïeb (Université de Bretagne Occidentale)
  • Pierre Schoentjes (Université de Gand)
Bibliographie indicative

BLANC, Nathalie, CHARTIER, Denis et PUGHE, Thomas, « Littérature et écologie : vers une écopoétique », Écologie & politique, n° 36, 2008, p. 15-28

BONVALOT, Anne-Laure, « Literaturas ambientales del Sur global para el pluriverso: hacia una poética decolonial del género » dans Brice Chamouleau (dir.), De colonialidad. Perspectivas sobre sujetos y género en la historia contemporánea española, Madrid, Postmetropolis Editorial, 2017, p. 49-70

CHELEBOURG, Christian, Les Écofictions. Mythologies de la fin du monde, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2012

CHONÉ, Aurélie, HAJEK, Isabelle et HAMMAN, Philippe (dir.), Guide des Humanités environnementales [en ligne], Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2016. URL : http://books.openedition.org/septentrion/19284

CLARK, Timothy, The Cambridge Introduction to Literature and the Environment, Cambridge, Cambridge University Press, 2011

CLARK, Timothy, Ecocriticism on the Edge: the Anthropocene as a Threshold Concept, New York/Londres, Bloomsbury, 2015

COLLOT, Michel, Pour une géographie littéraire, Paris, Corti, 2014

DESCOLA, Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005

ENGÉLIBERT, Jean-Paul, Apocalypses sans royaume. Politique des fictions de la fin du monde, XXe-XXIe siècles, Paris, Classiques Garnier, 2013

FINCH-RACE, Daniel A. et POSTHUMUS, Stephanie (dir.), French Ecocriticism. From the Early Modern Period to the Twenty-First Century, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2017

GUATTARI, Félix, Qu’est-ce que l’écosophie ?, éd. Stéphane Nadaud, Ardennes, Lignes/IMEC, 2013

GUEST, Bertrand, Révolutions dans le cosmos. Essais de libération géographique : Humboldt, Thoreau, Reclus, Paris, Classiques Garnier, 2017

HEISE, Ursula K., « The Hitchhiker’s Guide to Ecocriticism », PMLA, vol. 121, n° 2, 2006, p. 503-516

LATOUCHE, Serge et al., Krisis, « Nature ? », n° 49, 2018

LATOUR, Bruno, Face à Gaïa : huit conférences sur le nouveau régime climatique, Paris, La Découverte, 2015

LATOUR, Bruno, Politiques de la nature, Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte, 1999

LAVOCAT, Françoise (dir.), Pestes, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout (Belgique), Brepols, 2011

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SCHAEFFER, Alain, La Fin de l’exception humaine, Paris, Gallimard, 2007

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